Montpellier - Turquie

Récit de voyage d'un convalescent qui veut retrouver des potes à l'autre bout de l'UE.

14158_30x30_2 Auteur de ce blog : Antoine D'Audigier
  • Mercredi 24 : « Pourquoi vous, les français, pensez que tous les roumains sont des gitans ?

    27 Novembre 2010

    Je me lève à sept heures et quart, me prépare, partage un petit-déjeuner copieux avec Marie avant d’envoyer un message à Anna, l’amie d’ami qui s’est proposée de m’héberger à Timisoara ce soir. « Je ne tarde pas à quitter Munich, je devrais être là dans 12-14h. » Enfin, Marie et moi nous séparons, elle sur la route du travail, moi sur celle de La Roumanie.
    Pour quitter Munich en stop dans la direction de l’Autriche, il faut prendre la Rosenheimer Strasse. Je la trouve assez vite mais passe une bonne heure pour atteindre son extrémité. Au feu rouge, un berlinois pédopsychiatre m’embarque jusqu’à une station essence où un slovaque se propose de m’emmener à proximité de Vienne.
    On traverse l’Allemagne par un temps de tempête. La neige et le vent tapent sur la carrosserie du véhicule. On discute peu, n’ayant que l’allemand comme langue commune – commune, c’est un grand mot, mon vocabulaire doit se limiter à cinquante mots – nos échanges se précisent sous forme de vagues signes et d’interjections.
    À un moment, le slovaque parvient à m’expliquer pourquoi il roule à 80 sur une autoroute allemande, la police n’est pas tendre avec les étrangers. Cinq minutes après ces mots, une voiture nous double, ralentit, une main sort de la fenêtre, tenant un panneau circulaire rouge et blanc sur lequel est écrit le mot « Polizei ».
    Le slovaque se gare, les policiers nous demandent nous papiers, m’interrogent sur mon statut d’autostoppeur, sur ma destination. L’un d’entre eux m’explique son admiration dans un français approximatif puis, tout en fouillant mes affaires, me demande dans des mots que tout le monde peut comprendre : « Drugs ? Rock’n’roll ? ». Je ris, réponds par la négative. Non, je voyage sans produit illicite. Le contrôle aura duré dix minutes le temps qu’ils vérifient qu’un dangereux criminel ne s’est pas glissé parmi nous.
    La suite du trajet se passe sans embûches, on traverse l’Autriche à une vitesse raisonnable sous un ciel qui se fait plus généreux en matière de rayons solaires. Le slovaque me dépose à une station essence située après Vienne et reprend sa route vers Bratislava. J’attends quelques minutes avant qu’une jeune hongroise dont la voiture supplie qu’on l’achève mais qui tiendra le coup pour que la demoiselle me dépose en bordure de Hongrie.
    Ici, les choses se gâtent. Il n’y a pas grand monde, les rares voitures qui se trouvent sur le parking sont pleines où se dirigent là où je ne me rends pas. Au bout d’une demi-heure, une sorte de Bibendum a tout le mal du monde à rattraper des papiers administratifs qui fuient avec le vent. Passant à proximité, je me rue sur deux d’entre eux sans hésiter à sacrifier mes genoux contre le bitume. Le gros rattrape le dernier fuyard, récupère ses documents sans me remercier et retourne s’occuper de l’achat d’une vignette pour rouler sur les autoroutes hongroises.
    Comme par hasard, il est le dernier à quitter le parking, dans une voiture trop petite pour son embonpoint. Il s’arrête, ouvre la porte et me demande où je vais. Lui-même va en Roumanie, à Arad. Je m’empresse de monter dans sa voiturette, il doit ouvrir la portière pour attacher sa ceinture et nous nous en allons sur les autoroutes hongroises.
    Lui me parle italien, je lui réponds en espagnol et nous nous comprenons parfaitement. On discute allègrement de choses et d’autres jusqu’à ce qu’il m’avoue tomber de sommeil et qu’il préfère se reposer aux environs de Budapest. Il me dépose dans une station essence avant de se garer sur une place de parking.
    Je passe un quart d’heure à essuyer les refus jusqu’à ce qu’un mec renfrogné ne m’adresse pas même un regard. « Quelle politesse ! » m’exclamé-je, en français dans le texte. L’homme se retourne et, sans ralentir le pas, me lance un regard que j’imagine assassin. Arrivé à son camion, il semble se raviser et revient vers moi.
    « Where do you wanna go ?
    - Romania. Timisoara
    - I’m going to Serbia, I can drive you to a petrol station just before the crossroad to Romania or Serbia. Can you pay?
    - Yes, a bit.
    - How much?
    - How long does it take to the crossroads?
    - 200kms
    - Well, 10€, is that correct?
    - Yeah, ok, come on.»
    Pour les non anglophones de mauvaise volonté, sachez que cette courte conversation m’a permis de trouver un véhicule jusqu’à la séparation Serbie-Roumanie.
    Curieusement, malgré un commencement peu prometteur, Ivan, le fruste, s’avère être un compagnon enjoué. Nous discutons beaucoup, plaisantons pas mal et c’est un ami que je quitte, une fois arrivé à destination.
    Sur la route, nous parlons de la guerre de Serbie, des comédies serbes, elles aussi autour de la guerre. Ivan peine à me croire quand je lui explique qu’Emir Kusturica est un cinéaste connu en France. S’il ne me rendra pas mes dix euros, on se quitte avec une chaleureuse poignée de main et la promesse de se retrouver à Novi Sad, la ville qu’il m’a vantée.
    J’arrive à la station au moment où une voiture la quitte, je lève maladroitement le pouce sans y accrocher quelque espoir. Aussi suis-je surpris de voir la voiture s’arrêter. « Je vais à Arad. » me lance le conducteur dans un italien parfait. «Perfecto ! » dis-je bien que je n’aie aucune idée d’où se trouve la ville en montant dans le véhicule.
    Theodor est un amateur de la culture italienne, de la musique à l’architecture. Là encore, on converse dans deux langues différentes tout en se comprenant parfaitement. La revanche des bâtisseurs de Babel.
    Dès lors, l’autoroute n’est plus. Nous traversons des villes inconnues sur des routes anonymes aux réverbères clairsemés. Je ne sais pas si nous nous trouvons encore en Hongrie. J’entame à ce moment la grande inconnue qui me mène hors des territoires déjà battus par mes expériences voyageuses. Au premier panneau indiquant Timisoara, mon conducteur me demande si je veux descendre. J’accepte, il est presque 20h et j’ai encore une chance d’arriver à l’heure.
    C’est la pleine campagne. Seule la lune éclaire des plaines faites d’ombres. Il n’y a plus de bruit, la vie humaine doit se cantonner dans les rares chaumières d’où s’échappent quelques lumières. Je mets mon gilet jaune et commence à marcher. Des véhicules passent sans s’arrêter. Je m’en fiche. Ici, je suis bien. Je n’ai rien d’autre à faire qu’à marcher la tête vide, en chantant fort et en français pour me donner contenance, pour faire fuir d’éventuelles peurs.
    C’est chantant à tue-tête que je deviens la cible d’un faisceau lumineux. Deux policiers en faction me demandent mes papiers, vérifient qu’ils sont en règles et me laissent repartir. Le premier camion qui passe ensuite s’arrête pour me transporter jusqu’en Roumanie, jusqu’à Timisoara.
    Marius est roumain. Son français est excellent bien qu’il prétend n’avoir pas pratiqué depuis trente ans. Le quinquagénaire me prête son téléphone pour que je prévienne Anna de mon arrivée dans un peu plus d’une heure. Au bout d’un moment, Marius me demande : « Pourquoi vous, les français, pensez que tous les roumains sont des gitans ? ». Que veux-tu que je te dise, Marius ? L’ignorance, la peur de l’étranger, les stigmatisations habituelles mènent nos réflexions à l’abattoir. On préjuge, on se complaît dans des images grossières sans voir que la caricature est le meilleur moyen de mal saisir les choses.
    « Je déteste les français. » conclut-il après m’avoir parlé de sa femme gitane qui est extraordinaire. Amer, je regarde la route passer silencieusement. Auprès des roumains comme auprès des gitans, je voudrais m’excuser pour mon gouvernement.
    Nous arrivons enfin à Timisoara. Je demande un téléphone à un jeune chauffeur de taxi, Adrian. Il appelle Anna, lui demande le chemin et m’emmène allègrement, plaisantant, avouant son faible pour la voix féminine qu’il vient d’avoir au téléphone. En plus, il est chanceux, n’ayant aucune monnaie locale, je paye sa course cinq euros. Je ne fais pas cinq pas hors du véhicule que déjà il m’interpelle.
    « Attends, attends ! Je peux venir avec toi ?
    - Je viens de me taper quinze heures de route, on risque d’être surtout sur le point de dormir.»
    Il me salue d’un geste joyeux et je ne me souviens pas l’avoir vu repartir. Toujours est il que je me dirige vers l’entrée d’une résidence d’étudiants quand je rencontre Anna. Je lui fais la bise un peu trop vite, juste le temps de remarquer qu’elle me tendait la main. J’oubliais que l’Europe orientale se montrait plus formelle sur les salutations. Nous montons les escaliers en discutant déjà allègrement.
    « Excuse-moi, je suis en retard d’une heure.
    - Tu veux rire ? On dit toujours qu’en Roumanie on ne peut rien prévoir à propos de la route, et tu arrives presque à l’heure alors que tu viens d’Allemagne ! Être aussi ponctuel, c’est plutôt le genre des allemands que des français ! »
    On arrive dans une chambre d’une vingtaine de mètres carré qu’elle partage avec deux roumaines que l’on qualifierait de belles pour employer un euphémisme. À peine entré, je suis reçu en seigneur. On me met Internet, la douche et la nourriture à disposition, je m’empresse d’accepter le tout, étant donné que mes derniers accès à ces trois luxes datent du matin.
    Je fais quelques recherches sur Couchsurfing pour trouver à me loger sur Istanbul à partir du 27 novembre. J’envoie aussi un message à de la famille qui vit à Varna, des frères, sœurs et nièces d’une grand-mère arménienne qui ont choisit de quitter la Turquie pendant le génocide. Ils choisirent d’aller en Bulgarie tandis que mon arrière grand-mère fuyait pour la France. Je ne les ai donc jamais rencontrés et j’ai décidé de profiter du voyage pour qu’on ait une première fois ensemble.

    Villes : Munich, Vienne, Budapest
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Commentaires
  • 36171_30x30_2 Thomas a dit : 30 Novembre 2010

    Tu parles allemand et espagnol ? :D

    J'aime beaucoup l'humour du policier allemand... J'ai remarqué que les policiers dans les pays étrangers te demandent très souvent si tu as de la drogue, dès que tu ne ressemble pas à un jeune homme de bonne famille :D


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